LE PERSONNAGE DE MÉLUSINE


L'histoire de Mélusine s'appuie sur un thème universel : celui du mortel qui se lie avec un être féerique. Il s'en trouve comblé, à la seule condition d'en ignorer, ou du moins de n'en pas révéler le caractère extra-ordinaire. Mélusine fait partie de ces êtres à mi-chemin entre l'humanité et le surnaturel, qui semblent avoir besoin de la participation de l'homme pour pouvoir exister réellement et agir dans le monde.

Il presse son oeil contre le trou, regarde à l'intérieur, impatient
de connaître le secret. Mais il ne le saura que trop tôt, et n'en
tirera que chagrin. Il regarde et découvre Mélusine au bain : il la
voit, jusquà la taille, blanche comme la neige sur la branche,
bien faite et gracieuse, le visage frais et lisse. Certes on ne vit
jamais plus belle femme. Mais son corps se termine par une
queue de serpent, énorme et horrible.

Coudrette, Roman de Mélusine, trad. L. Harf-Lancner

Son personnage peut dans un premier temps être interprété à l'aune de l'histoire : une famille, les Lusignan, se découvre, s'invente une ascendance féerique. Comme ce fut le cas des Plantagenêt, et de même que César prétendait descendre d'Enée et donc de Vénus. La parenté des noms plaidait en ce sens : "Mélusine" pourrait être lu comme "mère des Lusignan", et le nom des Lusignan a pu être écrit "Luzignem", ce qui en ferait l'anagramme de "Mélusigne", autre désignation possible pour la fée.

Quant à savoir qui a donné son nom à qui : la fée aux Lusignan (ou au château), ou bien la famille à sa fondatrice supposée ... Pourquoi pas la providentielle rencontre entre deux noms, qui aurait suscité un rapprochement ?

Le mythe, en dernier lieu, s'affirme comme la conjonction de multiples éléments parmi lesquels il est impossible de désigner celui qui a été déterminant : la famille des Lusignan et les circonstances historiques, le nom lui-même de Mélusine, et trois grands thèmes (pour ne citer qu'eux) qui irriguent la littérature médiévale (explorée par C. Lecouteux) et les traditions populaires :
- la rencontre et l'union providentielles, sources de prospérité et de bonheur, d'un humain et d'un personnage féerique, venu de l'autre monde.
- l'être hybride entre deux natures, caractérisé par un signe physiologique, situé le plus souvent dans la partie inférieure du corps.
- l'inévitable transgression d'un interdit, qui prive le héros de tous les bienfaits dont il a pu bénéficier.

La revendication d'une ascendance féerique par une famille peut paraître pour le moins ambiguë au Moyen Age : c'est en quelque sorte se ranger du côté du Diable, et l'on raconte que Richard Coeur-de-Lion s'en vantait : " Du diable nous venons et au diable nous retournons ". Mais c'est également une façon de se distinguer, de se situer hors du lot, au-dessus - ou au-dessous, peu importe - de la vulgaire condition humaine. Un peu comme pour Don Quichotte, une façon de vivre l'Aventure. Et Jacques Le Goff note qu'il s'agit d'un milieu de petite ou moyenne aristocratie, ambitieux et désireux justement de se faire un nom : " Mélusine apporte à la classe chevaleresque terres, châteaux, villes, lignage. Elle est l'incarnation symbolique et magique de leur ambition sociale. " Notre siècle n'a pas oublié que, dans de telles circonstances, certaines compromissions ne sont pas toujours à rejeter ... Au demeurant, la famille des Lusignan, qui a connu ses heures de gloire, connaît le déclin à la fin du XIIIème siècle, ce dont pourrait rendre compte son ascendance douteuse.

Mélusine, de son côté, désire partager l'humaine condition, devenir, selon les mots de Jehan d'Arras, une "femme naturelle", une chrétienne possédant une âme susceptible d'être sauvée : en même temps l'attrait du fini et la promesse de la vie éternelle, alors que l'immortalité féerique devient lourde à supporter. C. Lecouteux souligne le renversement qui s'est opéré dans la thématique mélusinienne : l'homme attendait autrefois de la divinité qui s'unissait à lui richesse et immortalité, et tel était le propos des hiérogamies sacrées entre le roi et un être surnaturel. Avec le christianisme, c'est désormais l'être féerique qui a besoin de l'homme pour exister, gagner une âme et ainsi pouvoir espérer le salut : " L'homme devient égal sinon supérieur aux divinités de la basse mythologie. " On devine aussi que cette "humanisation" est une étape nécessaire. Selon Jean Markale, " tout se passe comme si la femme divine ne pouvait rien mettre en oeuvre sans le bras d'un mortel. Isolée, la déesse équivaut au néant. " Dans toutes les traditions, ce passage d'un mode d'être à un autre, cette transformation ontologique se fait par l'absorption de nourriture (le sacrement de communion répond à la même logique). C'est par la consommation du mariage que les fées mélusiniennes l'accomplissent. C'est aussi symboliquement près d'une fontaine, par-delà l'eau, que ce passage s'opère.

La richesse du personnage de Mélusine réside dans son ambiguïté : simultanément fée et femme, humaine et serpente, chrétienne et diabolique, mère et amante, bâtisseuse et destructrice, bénéfique et maléfique ... Elle reste, par-delà l'extinction des croyances, l'antique divinité déchue, que l'on n'a pourtant jamais vraiment cessé de révérer : la toute-puissante Nature, celle qui a comblé les hommes de ses dons. Elle forme, avec ses deux soeurs, ou bien avec les deux demoiselles en compagnie desquelles elle se manifeste à la fontaine, une triade sacrée qui en rappelle bien d'autres, à commencer par la représentation des trois déesses-mères de la statuaire gallo-romaine : une en trois personnes. Bernard Sergent y reconnaît d'ailleurs les trois fonctions duméziliennes : savoir, pouvoir et avoir - la connaissance, la puissance et l'abondance. Et ces trois fonctions, sacerdotale, guerrière et nourricière, seraient respectivement représentées par Mélusine, Mélior et Palestine.

Mélusine est la déesse qui s'est faite femme : la Déesse-Mère primordiale qui entre dans l'histoire humaine, avant de redisparaître dans les cieux, faute d'avoir été acceptée par les hommes. Et l'on est tenté à ce sujet d'évoquer le début de l'Evangile de Jean : " La lumière vit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point reçue ... Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l'a point connue. Elle est venue chez les siens, et les siens ne l'ont point reçue. " Mais Mélusine représente-t-elle pour autant la Lumière ? Ne vient-elle pas au contraire des profondeurs de l'Enfer ? Malgré la possible référence de son nom à la lumière, lux, elle reste, selon les mots de Jean Markale, un "être de la nuit", qu'elle continue à hanter, ressurgissant, au dire des traditions populaires, au fond des puits ou dans les souterrains. Une déesse lunaire, qui s'active la nuit au clair de lune.

Henri Dontenville en fait la parèdre de Gargantua, et de fait G.E. Pillard, explorant les sites mélusiniens, trouve souvent associées les deux grandes figures de la mythologie française. Il s'agit certes d'une hypothèse séduisante. Mais est-elle justifiée ? Va-t-elle au-delà d'une considération d'ordre général : Gargantua est le grand Dieu, Mélusine est la Déesse-Mère ? Mais ils restent à ce niveau sans nom ni particularité, et l'argument perd alors de son intérêt. Les deux personnages pourraient aussi bien appartenir à deux univers mythologiques distincts, comme ils relèvent au Moyen Age de deux classes sociales distinctes : l'aristocratie pour Mélusine, et les paysans pour Gargantua. Tout au plus a-t-on pu suggérer une relation de filiation entre Mélusine, la Grande Déesse de l'ancienne société matriarcale, " le dernier avatar d'une grande déesse primordiale qui se serait maintenue dans quelques coins de France ", et Gargantua, le nouveau dieu. A moins que Mélusine, en provenance de contrées lointaines, n'ait trouvé place parmi des croyances où régnait déjà Gargantua ... Louis Charpentier, quant à lui, en fait une Lugina, une "mère Lugine", une parèdre du dieu Lug.

Mélusine reste la divinité inaccessible, qui ne doit et ne peut être vue en tant que telle, mais uniquement au travers de ses manifestations, de son hominisation. La divinité qui ne peut être révélée aux non-initiés. La divinité des mystères, à la fois déesse de vie et déesse de mort, qui donne accès à la connaissance suprême. C'est une façon de comprendre le double interdit qui frappe Raimondin : ne pas la voir telle qu'elle est le samedi, dans sa véritable nature. Et surtout, puisqu'il est personnellement prêt à accepter cette vérité, ne pas la divulguer aux profanes : le mystère implique le sacré, le secret.

Le portail de l'église de Parthenay-le-Vieux
s'orne d'une frise qui semble représenter
une femme plongée dans un cuveau :
pouquoi pas Mélusine ?

Claude Gaignebet rapproche cet interdit de celui qui touche habituellement les cycles menstruels, et il comprend les ébats de Mélusine comme des bains périodiques de purification : il s'agit de " l'image de la femme lors de son bain menstruel, alors qu'elle est venimeuse ". Et l'on se retrouve ainsi dans le contexte des célébrations des premiers jours de février : la Purification de la Vierge, et sainte Véronique, patronne des lavandières, assimilée à la femme que Jésus guérit d'un flux de sang, auxquelles il faut ajouter sainte Brigitte et sainte Agathe, qui favorisent la lactation (fêtées respectivement les 2, 3, 1er et 5 février).

Mélusine est de toute façon une divinité des eaux souterraines, de ces flux qui sourdent de la terre et que hantent vouivres et serpents : c'est au bord d'une fontaine qu'elle apparaît d'abord à Raimondin, elle s'arrange pour que le domaine de Lusignan enclose une source, et il lui faut chaque semaine retourner, au pied d'une tour, dans son élément aquatique : un bain de régénérescence (et non de pénitence), pour elle et, à travers elle, pour Raimondin. Mircea Eliade ne notait-il pas que " le contact avec l'eau implique toujours la régénération, l'immersion fertilise et augmente le potentiel de vie et de création " ?

C'est encore une déesse topique, liée à un lieu, qui confère l'appartenance de la terre. Elle définit le domaine de Lusignan, et elle le défriche autour de la fontaine dont elle semble être le génie tutélaire. Elle en confie la charge à Raimondin et à ses héritiers : " Vous devez porter le nom de votre terre ", comme le lui fait dire Claude Louis-Combet. Et elle prodigue richesse et abondance, elle nourrit la terre. Ce que pourrait bien représenter le thème, fréquent en pays poitevin, de la femme têtée par deux serpents.

Octogone de Montmorillon, dans le Poitou.

Le thème de
la femme allaitant des serpents,
est souvent interprété
comme une image de la luxure.
Il pourrait aussi évoquer
une "Mélusine" terre-mère..

Henri Fromage revient sur l'ambiguïté du personnage et en fait volontiers une colombe : celle qui s'envole, mais aussi un serpent dont on voit l'ancien nom "coulobre" dévier entre "couleuvre" et "colombe". Et il souligne que la forêt de Coulombiers, où se noue le destin de Mélusine, représente, avec d'autres sites, d'anciens Columbarium, des "lieux de culte de la femme-serpent".

Jean Markale enfin n'hésite pas à faire de ce personnage si féminin le type même de l'être androgyne et à considérer sa queue de serpent comme un phallus. Et il voit dans Mélusine un symbole toujours d'actualité, en même temps qu'un support de méditation métaphysique : elle incarne l'androgyne primordial, l'Homme tel que Dieu l'a initialement créé, " à son image. A l'image de Dieu Il le créa. Homme et femme Il les créa. ".