UN MONT "GARGARIUS" A NANTES

Jean Paul LELU

(article publié dans le numéro 92, janv.-mars 1974, p. 2 sq., du Bulletin de la Société de Mythologie Française,
auquel on se reportera utilement pour les notes et références)


Dans le quartier de Barbin à Nantes, sur la rive droite de l'Erdre, au nord de la vieille ville, une rue et une ruelle montent à l'assaut d'une modeste colline. Elles se nomment aujourd'hui rue et ruelle du Mont Goguet. Elles perpétuent le souvenir d'un ancien clos de vignes, dit en 1342 "clos de Montgauguier". Un registre de la paroisse Saint-Similien donne en 1766 la variante "Mont Gaudier". M. Dontenville a repéré dans le Morvan un "Mont Gaudier", ancien "Montgauguier" lui aussi, comme étant vraisemblablement à l'origine un mont "Gargarius"(1). Le Mont Goguet de Nantes semble donc bien être de cette famille des Monts Gauguier, si bien étudiés par notre Président dans son premier ouvrage.

La toponymie, les coutumes et les légendes du quartier vont nous confirmer dans cette hypothèse. Au sud, la colline est limitée par le ruisseau du Gué-Moreau, affluent de l'Erdre. Il peut nous avertir que nous pénétrons dans un territoire resté longtemps païen. Jusqu'au siècle dernier, le vallon du Gué-Moreau formait une barrière difficilement franchissable à la mauvaise saison, ce qui isolait particulièrement le quartier.

Commençons notre exploration en partant de la rivière, barrée jusqu'en 1890 par la chaussée de Barbin, dont nous reparlerons. La rive autrefois marécageuse est dite "quai de Versailles". Une rue de "l'Ouche de Versailles" marque parallèlement la limite ouest de cette zone basse, inondable, où l'on trouvait jadis un "Pré aux ânes", dans lequel des lavandières allaient étendre leur linge. En fait d'ânes, il s'agit sans doute des anes (canes), débusquées en maints autres endroits par M. Fromage.

Perpendiculairement au quai, la rue de Barbin nous conduit de l'ancienne chaussée à la rue de la Fontaine de Barbin. Ce toponyme "Barbin" se retrouve plus haut ("Quarts de Barbin"), et s'applique donc à tout le quartier. Il pourrait être une allusion à l'apparence physique d'un géant : dans les dires populaires recueillis par Sébillot à Dinan, il est bien question de la barbe extraordinaire de Gargantua (2). On a remarqué, en outre, que le patronyme Barbe est resté longtemps porté dans le quartier de Barbin, ce qui constitue une redondance significative.

La ruelle ou la rue du Mont-Goguet nous conduisent en direction du sommet, atteint par un boulevard dont la percée a quelque peu bouleversé la topographie ancienne des lieux. Quoi qu'il en soit nous trouvons là-haut une "rue du Ballet", tenant son nom d'un ancien "clos du Ballet", ainsi dénommé en 1550. Faut-il y voir un souvenir lointain de Belenos ? La rue du Ballet tient à l'ouest à une "place du Croisic", perpétuant le souvenir d'un ancien "hameau du Croisic", cité en 1588, et dont les maisons s'élevaient à l'emplacement de l'Ecole Normale d'Institutrices. Faudrait-il chercher là l'ancien haut-lieu païen ? Le Croisic, comme la Croix du Mont Sainte-Odile, en appelle peut-être à un KRUKA gaulois désignant un sommet, voire un tumulus (3).

A l'autre extrémité de la rue du Ballet s'élève, depuis 1844, une église dédiée à saint Félix. Saint Félix est venu tardivement occuper le sommet de la colline (par démembrement de la paroisse Saint-Similien), mais son souvenir était attaché à la base depuis longtemps. Cet évêque de Nantes du Vème siècle, contemporain du poète Fortunat, fit établir ou plutôt restaurer la chaussée de Barbin, pour régulariser le cours de l'Erdre. D'autres travaux dans le port de Nantes valent à saint Félix la reconnaissance des Nantais. Dans des vers emphatiques, Fortunat le fait apparaître un peu comme un tranche-montagne : " Ici, vous comblez une vallée; là, vous abaissez une montagne; I'une se soulève, l'autre s'enfonce ... ". Une confusion précoce entre les travaux mémorables de l'évêque et les exploits traditionnels du Géant a pu se produire dans le quartier de Barbin. En élevant sa chaussée, saint Félix a rectifié le débit de l'Erdre comme le Géant légendaire régularise le débit d'une rivière en avalant l'eau en excès.

Il faut noter que les évêques de Nantes, successeurs de saint Félix, gardèrent jusqu'en 1753 la propriété des moulins établis sur la chaussée. Maîtres des eaux de la rivière (comme le Géant auquel ils succédaient sans y prendre garde), ils avaient un droit de pêche jusqu'à une demi-lieue en amont, ainsi qu'un droit de justice concernant les délits commis sur l'Erdre. Chaque année, entre la Quasimodo et la Saint-Jean-Baptiste, ils réquisitionnaient quatorze hommes, fournis par quatorze masures de leur fief d'Orvault (au nord-ouest de la ville), afin d'entretenir et réparer la chaussée. Ce nombre de quatorze, répété deux fois dans la même phrase, n'est certainement pas arbitraire. Il convient de le rapprocher des dires populaires concernant les valets du Géant : à Andouillé (Ille-et-Vilaine), il fallut sept hommes pour donner à boire à Grand-Tua, et sept hommes pour lui donner à manger ; de même à St-Jacut (Côtes-du-Nord) pour Gargantua. A Warloy-Baillon (Somme), l'Ours son père adjoignit à Gargantua quatorze valets, nés comme lui d'un ours et d'une femme.

Un dernier détail rapproche sans doute les quatorze vassaux de l'évêque des quatorze valets du Géant : à la saison prescrite, les gens d'Orvault, au cas où il n'y eût pas de réparations à faire, devaient néanmoins se rendre sur la chaussée "pour y muser, ainsi qu'il estoit autrefois dit". Le petit vin du coteau aidant, ces heures d'oisiveté étaient probablement l'occasion de quelques bonnes farces au détriment des habitants du quartier ! L'équipe des quatorze était ainsi l'image des lutins ou korrigans, tantôt serviables, tantôt facétieux. Cela nous permet de comprendre le sens du nombre quatorze, c'est-à-dire deux fois sept : les korrigans bretons sont souvent mis en rapport avec les jours de la semaine (4) ; le refrain de leurs danses nocturnes est : "Lundi, mardi, mercredi !". Cela met sans doute l'accent sur les rapports des lutins avec la lune. En son sens originel, une semaine est le quart d'une lunaison. De même quatorze est le nombre de jours séparant la nouvelle lune de la pleine lune suivante. Les quatorze vassaux de l'évêque font figure en ce sens d'auxiliaires de la lune, régulatrice de l'écoulement du temps.

Nos quatorze joyeux drilles mettaient aussi sûrement à profit leurs heures de loisirs obligatoires pour se raconter les histoires locales traditionnelles, concernant Gargantua ou les lutins. Notons à ce propos qu'entre Orvault et Treillières subsiste une "Galoche de Gargantua" : le géant a donc joué par là aux palets, une des distractions possibles des vassaux de l'évêque. Au Marchix, sur la paroisse Saint-Similien dont dépendait en partie le quartier de Barbin, on a recueilli au siècle dernier un conte où intervient un lutin farceur : lorsque la couturière ramasse le peloton de fil qu'il a déposé devant sa porte, elle constate que la couleur de ce fil est identique à celle de l'étoffe confiée par la trop coquette fiancée, en disant : " Qui a fait lundi, a fait mardi. C'est, ma foi, la même couleur ! " Ce rappel discret, mais plein de sens, des jours de la semaine nous ramène à nos quatorze corvéables.

Vestige du mont Goguet

Un autre dire populaire, qu'ils ont sans doute répété, est à examiner ici. Les Nantais désignaient naguère la paroisse Saint-Félix, c'est-à-dire le quartier de Barbin et du Mont-Goguet, sous le vocable de Saint-Pimpenaud. On pourrait bien sûr n'y voir qu'une simple allusion aux anguilles (pimpenauds dans le langage local) que l'on pêchait abondamment dans ces parages. Il est quand même curieux que ce soit notre Mont-Goguet qui ait bénéficié de cette appellation et non pas la rive opposée de l'Erdre, ou tel autre point en amont ou en aval. Dans le contexte que nous venons de découvrir, comment alors ne pas évoquer la légende, rapportée par M. Guériff au Congrès de Beauvais, du gros pimpeneau qui a creusé les canaux de la Brière (5) ? Il s'agit donc d'un indice de traditions concernant la forme primitive du géant : Gargantua fut d'abord une sorte d'anguille à tête d'enfant, ainsi que l'a montré M. Fromage (6).

Non loin du Mont-Goguet, sur la même paroisse Saint-Similien, le dragon nantais a été combattu par trois cavaliers, dont le premier était monté sur un cheval blanc. Cette légende, sûrement connue aussi de nos gens d'Orvault, mérite une étude détaillée qui sera donnée ultérieurement. Retenons-en ce détail du dragon vaincu par un cavalier au cheval blanc. Il évoque bien sûr les figurations gallo-romaines de Jupiter terrassant le monstre anguipède. Mais c'est la localisation de cette légende sur la même paroisse qu'un Mont-Goguet/Gauguier qui retiendra ici notre attention : la paroisse de Quarré-les-Tombes (Yonne), qui renferme un Mont Gaudier/Gauguier sur son territoire, est placée sous le patronage de saint Georges, vainqueur d'un dragon comme chacun sait. Le saint était l'objet jadis d'un pèlerinage populaire. Les mères morvandelles berçaient leurs bambins en leur promettant de les mener "voir saint Georges à Quarré, sur son beau cheval blanc". M. Dontenville a noté aussi que l'on trouve à Quarré le souvenir de Renaud, l'un des quatre fils Aymon, maîtres du fameux cheval Bayard (7) . Ces chevaux merveilleux nous prouvent que les monts Gauguier ont un rapport direct avec les mythes relatifs à la course apparente du soleil.

La procession nocturne
vue par Chillon.

Basilique
St-Donatien-St-Rogatien

Nous retrouverons cela à Nantes d'une autre façon encore. Le Mont Goguet donne vue sur les deux anciennes églises suburbaines de Saint-Similien au sud et des saints Donatien et Rogatien à l'est. Grégoire de Tours cite ces deux églises dans le récit de ce qu'il considère comme un miracle à l'actif des saints nantais. Au temps du roi Clovis, un certain chef barbare nommé Chillon, inconnu par ailleurs, aurait mis le siège devant Nantes. Après soixante jours d'attaque, vers le milieu de la nuit, voilà qu'apparurent à ses yeux deux processions d'hommes vêtus de blanc, semblant sortir de l'une et de l'autre des églises citées ci-dessus. A la lueur des cierges, les deux groupes se rejoignirent à mi-parcours, se saluèrent et revinrent à leur point de départ. A la suite de ce prodige, Chillon leva le siège et se convertit au Christ. Au lever du soleil, il ne restait plus un seul barbare sur place. Le Mont Goguet est bien le seul point d'où l'on pût voir d'un même coup d'oeil les églises de Saint-Similien et de Saint-Donatien. C'est donc bien sur le Mont-Goguet qu'il faut placer Chillon et son armée. Il faut voir dans ce récit davantage l'écho d'une tradition mythologique, qu'un épisode proprement historique. Si c'est de l'histoire, c'est de l'histoire pensée en termes de mythe. Chillon, campé sur le Mont-Goguet (qui est sans doute un "Mont Tombe"), a vu des fantômes, des représentants de l'Autre Monde. La vision de sainte Brigitte de Suède au Monte Gargano de Pouilles exprime aussi d'une certaine façon ce contact avec l'Autre Monde, puisqu'elle y a vu des anges. Mais les processions nocturnes illuminées se retrouvent au Mont Gargan du Limousin : il s'agissait là d'aller chercher le soleil au sommet du mont, de faire renaître l'astre de vie.

Ceci étant dit, il convient de revenir aux patrons des églises d'où Chillon crut voir sortir ces mystérieuses processions. Saint Donatien et saint Rogatien, frères martyrs, sont considérés comme les premiers Nantais convertis au christianisme. Saint Similien serait l'un des premiers évêques de Nantes, désigné par une partie de la tradition comme contemporain des deux martyrs. Son "chef" fut jeté par les Normands, longtemps après sa mort, dans un puits miraculeux. Les fêtes de ces saints, mentionnées dans le martyrologe hiéronymien dès le Vème siècle, sont situées dans le signe zodiacal des Gémeaux : les saints Donatien et Rogatien le 24 mai et saint Similien le 18 juin. Cette question fera l'objet d'une étude ultérieure, car il y a d'autres indices: disons simplement que nous sommes en présence d'une survivance tenace d'un culte local antique des Gémeaux ou Dioscures. Ceux-ci étaient souvent considérés comme les assesseurs du soleil, chargés de la porte par laquelle l'astre pénètre chaque matin dans le ciel. Le Mont Goguet a peut-être été occupé à une époque reculée par un observatoire rudimentaire de la course solaire : l'emplacement de l'église Saint-Donatien donnait la direction du lever du soleil; l'emplacement de l'église Saint-Similien donnait la méridienne (cette direction est encore indiquée par l'axe de la rue de Bel-Air, qui aboutit à Saint-Similien) ; l'emplacement de l'ancienne forêt fréquentée par le dragon nantais, sur les hauteurs de Carcouët, donnait la direction du coucher du soleil.

Notre promenade au Mont Goguet de Nantes nous a mis en présence d'un certain nombre de thèmes mythologiques. Autour du personnage du Géant, né dans l'eau sous forme d'anguille, régulateur des crues de la rivière, occupant un haut-lieu en concurrence avec un père solaire, nous avons retrouvé les survivants de quelque ancienne confrérie et nous avons deviné la présence d'une Dame aquatique. Le haut-lieu nous est apparu comme un point de contact privilégié avec l'Autre Monde. Le Géant s'est montré à nous comme un garant de l'écoulement régulier du temps, celui qui se mesure avec la lune, comme celui qui se mesure avec le soleil. Comme le Mont Gargare de Troade, le Mont Goguet nantais nous a prouvé sa relation avec les croyances et observations concernant la course solaire.

 

t. DONTENVILLE, Henri, Mythologie française, 2ème édition. Paris, Payot, 1975, p. 95. cf. QUANTIN, Dictionnaire topographique du département de l'Yonne, Paris,1862, p. 86, qui donne la forme "Montgauguier" de 1486. Montgaudier est un hameau de la commune de Quarré-les-Tombes.
2. SEBILLOT, Paul,. Gargantua dans les traditions populaires, Réimpr. Paris, Maisonneuve et Larose, 1967, p.26.
3. FROMAGE, Henri, Sainte Odile, la grande Dame d 'Alsace,. BSMF n° LXI, janv.-mars 1966, p. 3.
4. SEBILLOT, Paul, Le Folklore de la Bretagne, 2ème éd. T.II, Paris, Maisonneuve et Larose, 1968, p. 41.
5. GUERIFF, Fernand, La Brière et ses légendes, BSMF n° LXX, avril-juin 1968, p. 19.
6. FROMAGE, Henri, La Bouillie de Gargantua, BSMF n° LIV, avril-juin 1964, p. 37.
7. DONTENVILLE, Henri, op. cit., p.191. Ce rapprochement entre les montures de Saint Georges et de Renaud à Quarré confirme l'hypothèse de M. Dontenville selon laquelle ce ne serait pas par accident que Bayard serait blanc.