GARGANTUA, le faucheur prodigieux


Gargantua étant en voyage vint à passer chez une femme qui voulait faire couper un pré d'une assez grande étendue ; lui ayant demandé combien il fallait de faucheurs et combien il mettrait de temps, elle répondit que deux hommes le coupaient avec peine en deux jours. Gargantua fit alors la proposition de le couper seul et en un jour, à la condition qu'elle lui donnerait seulement à déjeuner.

Le marché ainsi conclu, Gargantua se met à table, mange toute la fournée de pain qui avait été faite le matin même, puis se couche et s'endort. Plus de la moitié de la journée passe. Gargantua dort toujours, la bonne femme n'ayant jamais pu l'éveiller ; inquiète et regrettant son déjeuner, elle appelle ses voisins qui accourent, l'un armé d'une massue, l'autre d'une barre de fer, et tous en chœur cognent sur Gargantua sans pouvoir le déranger dans son sommeil, ces formidables coups ne lui produisant pas plus d'effet que des piqûres de mouche. Enfin, las et épuisés, ils abandonnent la place et laissent la femme se livrer à ses lamentations.

Dans la soirée, Gargantua se réveille et se met au travail ... Ne connaissant pas les limites du pré, il coupe toute l'herbe qui se trouve sur son passage ; le propriétaire cherche à l'en empêcher, mais peine perdue, tout y passe. Il plante des pieux, des barres de fer ; rien ne résiste à sa formidable faux.

La nuit étant venue et le pré étant fauché, Gargantua demanda à dîner; mais comme il ne reste rien à la maison, il va chez un meunier, après s'être toutefois muni d'un sac fait avec plusieurs draps, et demande ce dont il peut disposer. Ayant rempli son sac, il retourne chez la femme, fait son pain et mange encore toute la fournée.

Le meunier, n'étant pas payé, arrive et réclame l'argent ou une quantité égale de farine. Pour le payer, Gargantua, muni de son fameux sac, se rend chez un fermier voisin, où la permission lui est donnée de prendre le blé qu'il voudra. Son chargement terminé, il retourne au moulin, fait moudre le grain et propose au meunier de faire de la bouillie. Il vide alors toute la farine dans l'écluse, fait lever une des pelles* et absorbe le liquide au fur et à mesure de son passage. A cette vue, le meunier pousse de grands cris ; les gens du village s'assemblent et jettent dans l'écluse des animaux crevés qui se trouvent dans les environs, boeufs, chiens et ânes. Lorsqu'un de ceux-ci arrive à la bouche de Gargantua il l'avale en faisant cette réflexion :
- Paisso bourri ("passe, poussière").

(récit recueilli en Angoumois et cité par Paul Sébillot, Gargantua dans les traditions populaires)

* pelle = pale, vanne d'une écluse.