De Vita et miraculis sanctae Hyles, alias Pr(…) (1) cum commento de cultu secundum legendam atque quasdam cartulas et notitias ac enchinidion rituum nuper in Monasterio Sti Marci in Burgundia repertos.

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A votre demande réitérée, notre très cher et très révérend Plassiac (2), j'ai couché par écrit ce que j'ai pu recueillir de plus certain sur la vie, les miracles et le culte de la bienheureuse Hylé, confessoresse (3) et martyre de la vraie foi, honorée dans la Gaule chrétienne sous un vocable plus vulgaire dont vous étiez curieux de connaître les sens et origine qui seront dits dans cet écrit.

Certes je n'espère point à la mer immense de votre savoir ajouter plus qu'une goutte; au moins, sous l'invocation de l'Esprit, qu'elle soit bien salée. Que ce mince travail manifeste surtout l'empressement de son auteur à répondre à l'honneur de votre requête; que bien plus et pour la gloire du Tout-Puissant, le flux toujours courant (4) des mérites de cette sainte serve, à tous les étages de la société, à rallumer chaque jour le feu (5) et les lumières, si nécessaires aux familles de votre diocèse manceau.

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Hylé naquit, à Ostie, le dernier jour de juillet (6), I'une des dernières années du principat de Caligula César, d'un père de condition assez modeste, cabaretier nommé Carbo, dont le nom entier, sans doute gaulois, serait Carbonix, fils lui-même de Mabon et Mapie, toulousains, et d'une mère d'origine orientale, que certains disent venue de Rhazza (7), ville où Samson renversa le temple des Philistins, présage sans doute du renversement qui devait se faire dans l'âme de la pucelle.

Dès qu'elle fut sortie de l’enfance où, nous dit une pieuse tradition, elle ne se complut qu'à des jeux de vessies qu'elle gonflait, tantôt de son souffle, tantôt des fumées du brasero paternel, pour amuser les petits plus pauvres, - ô signe admirable, que ces vessies à celle qui aujourd'hui éclaire tant de lanternes ! -, elle s'adonna, obéissante et accroupie (8) à entretenir un petit feu dans les pots à braise sous la tablette de brique, qui, percée de ronds sur lesquels on tenait ainsi au chaud deux marmites de ragoûts et un vase de vin épicé (9), servait de comptoir à la gargote (10), au bord même de la ruelle.

D'une petite école, ouverte en face, lui venaient les cris des élèves et les gémissements du maître; et parfois le maître lui-même, qui puisait au vase à vin de quoi réchauffer sa vertu (11). C'est de cette façon qu'elle apprit quelque peu de latin, car on ne saurait nommer de ce nom ce qu'elle entendait parler chez elle, et guère mieux ce qui se parlait dans la rue. Elle apprit aussi l'arithmétique, et en un trimestre la sut si bien que son père, qui n'était pas un bon compteur, la chargea de relever la note et de faire payer les clients.

A quatorze ans, nubile, elle fut promise par Carbo à un humble compatriote, un Eduen, nommé Tuiotrix, qui, libéré d'un engagement militaire, était attaché au service des thermes, où, à la gueule des fours, il entretenait les énormes chaudières. Ayant respiré par hasard en pleine rue les vertus de Hylé, cet homme avait connu l'explosion dans son cœur, et il flamba pour elle, sans lui rien dire; mais il s'abonna au petit cabaret, et l'obtint de son père. Elle se soumit, et même elle aurait aimé ce silencieux brûleur thermique. Le Ciel en avait déjà disposé autrement

Une nuit qu'elle était allée (12) avec son amoureux, sur la grève, ils furent saisis au retour par des marins inconnus qui se tenaient cachés dans l'ombre. Tuiotrix fut percé. Hylé fut enlevée. Elle était la prise d'une troupe de pirates qui, sous le commandement d'un cruel Oriental du nom de Mmétan, ravageaient les côtes d’Italie et de Grèce. Sans doute par protection spéciale, les pirates ne lui firent aucun mal : ils étaient las du fade ordinaire auquel leur coq les soumettait et n'avaient cherché qu'à se pourvoir d'une bonne cuisinière à gars ! La jeune fille devint donc la cantinière des Mmétaniers et elle eut toujours la haute main sur leur queux.

Cette navigation l'emporta jusqu'au rivage même d'ou était partie la nef de sainte Madeleine : Hylé abordait ainsi le vrai littoral de son destin.

A la vue de la terre, elle demanda sa liberté au capitaine, faisant valoir ses bons services. Les pirates ne voulurent qu'en rire et Mmétan commanda un festin, avec force boissons raffinées. Hylé se retira dans sa cambuse. Sur le soir elle présenta un repas magnifique. A Mmétan surtout elle versa, préparé spécialement pour lui, un breuvage délectable : c'était ce fameux vin poivré dont elle possédait la recette qu'elle avait encore enrichie. Après souper, tous s'endormirent. Quand ils s'éveillèrent ce fut sous l'impérieux appel de leurs entrailles ; les uns couraient au bordage, la tête la première et la main comprimant leur gosier, les autres se suspendaient aux vergues, offrant à refléter à la mer polie comme un miroir une face inférieure qui n'avait point les attributs du visage humain ! Le plus mal en point était pourtant Mmétan à qui l'un et l'autre soulagement étaient refusés ; il implorait ses dieux, auxquels il ne croyait que dans le mauvais temps, de chasser la troupe de lions qui jouaient de la griffe dans son ventre. Serré par en bas, étouffé par en haut, nul souffle n'était par lui ni pris ni rendu ; cependant, les sucs des herbes mêlées au vin servi par Hylé se développaient puissamment dans son corps : bientôt son abdomen distendu fit éclater sa ceinture, bientôt, chose impossible à croire, si on ne la tenait de pieux garants-, ses pieds dérapèrent ; flottant, étendu sur l'air comme sur l'onde un nageur qui se repose, il s'éleva plus haut que le mât de son navire. L'équipage, tout secoué de hoquets et de spasmes, béait et pleurait d'effroi, chacun craignant le pis pour soi-même. Assise à la poupe, Hylé jugeait en riant son ouvrage. Puis s'adressant à celui qui commandait en second, elle fit marché de sa libération : un canot la porterait à une petite plage au-delà de laquelle s'apercevaient des cabanes, dès qu'elle aurait fait bouillir une potion réconfortante que les malades prendraient bien froide, au soleil couchant ; quant à Mmétan, il suffisait qu'un matelot agile grimpât au mât et lui lançât une haussière, on le tirerait ainsi sur le pont où il n'y aurait plus, jusqu'à son dégonflage, qu'à le tenir captif sous un grand filet, rebondissant au rythme de ses flatuosités. Ainsi fut-il fait. Les deux pirates les plus valides l'ayant déposée au rivage, elle reçut bon accueil des pauvres pécheurs à qui elle conta son histoire. Ces hommes ne laissèrent point tiédir le bouillon. Ils armèrent aussitôt leurs barcasses pour aller aborder la nef des Mmétaniers, lesquels ils massacrèrent en conscience, les trouvant tous, ou peu s'en fallait, sur le flanc, et ils la pillèrent jusqu'au dernier grain de poussière. De Mmétan, on raconte qu'ils firent tanner la peau du ventre tendue comme elle était pour en avoir un beau tympanon à marquer la mesure de leurs danses. Mais je ne saurais le croire, car en aucun livre biblique, où toutes les horreurs des guerres sont décrites, on ne voit la pareille.

Hylé passa plusieurs mois chez eux, apprit facilement leur langue presque semblable à celle de sa mère et leur montra l'ancestrale cuisine de Mapie (de Toulouse). Sa réputation à cet égard grandit à ce point que le procurateur romain de la province voulût en tâter; il ordonna qu'elle lui fût amenée. Il fallait traverser un désert aride, où elle se serait perdue. Une troupe nombreuse mise sur pied vint la chercher et l'accompagna jusqu'à la capitale. Ce chemin se voit encore, soigneusement entretenu par les dévôts, on l'appelle la Conduite (13) d'Hylé. Elle vécut trois années au palais romain ; vive et pétillante, elle plaisait. Le Malin toujours aux aguets multipliait autour d'elle ses feux dangereux. La phalange des anges sauveteurs montait et descendait à toute heure la grande échelle du paradis, pour venir les éteindre.

Le Seigneur enfin prononça que l'heure était venue. Il envoya son ange vers un ermite qui vivait, abîmé en contemplation, en ce lieu aujourd'hui conquis par nos chevaliers latins appelé Villerichard ou en langue du pays Der-Ric. Ce saint homme avait suivi les prédications des Apôtres au lendemain de la Pentecôte. Aussitôt baptisé, il avait quitté le monde, entraînant plusieurs nouveaux convertis, pour former dans des roches creuses une communauté qui se donnait le titre de Ghazzim, c'est-à-dire les Remplis du Souffle Brûlant L'ange tout revêtu de splendeur ordonna aux ermites de suspendre leurs méditations pour aller répandre la foi et la morale dans la contrée et spécialement dans la ville capitale, où l'impiété de l'armée conquérante faisait prospérer les mauvais lieux, tels que les cabarets et les maisons accueillantes aux libertins.

Tout particulièrement il leur désigna une taverne connue sous l'enseigne de " La Bonne Mesure " (14).

Car, quittant le palais, Hylé avait obtenu le privilège d'ouvrir en ville, en employant quelques jeunes servantes, un débit où sa cuisine, tantôt vite troussée, tantôt longuement mijotée, et surtout son vin épicé servi sans parcimonie attiraient tous les gourmands, beaucoup de débauchés, quelques honnêtes voyageurs ; où l'on venait de loin pour se lécher les doigts, les lèvres et (....) (15). Cette maison faisait chanter les hommes une bonne part de la nuit et jaser les femmes toute la journée. Saint Michel avait dû dépêcher une de ses plus chaudes lances pour arroser à tout instant des feux d'enfer derrière la cabaretière ; le Vilain Satan, ayant toujours la main aux allumettes du péché, se pavanait dans les pourpris du firmament, où à cette époque il était parfois reçu pour jouer aux quilles avec saint Gorgon (16) ; et si l'on parlait d'elle, il était sûr de son triomphe...

Quel spectacle ce fut que l'entrée dans la ville de toute la cohorte des ermites ! Sur le soir, ils passèrent par la Porte des Chameaux, à la file, vêtus de tuniques effrangées, chantant à pleine tête, les uns portant dans la coupe des mains jointes un petit vase où brûlait un perpétuel rayon de lumière, les autres faisant tournoyer au-dessus de leurs têtes au bout d'une lanière de cuir des poteries percées qui produisaient un grondement (17) dont la vibration oppressait les cœurs. Aussitôt tout fut dehors, sur les portes, aux rares lucarnes, au rebord des terrasses, bêtes et gens les regardaient s'avancer. Les premières huées se turent, un frisson d'horreur sacrée glaçant comme le vent de la nuit courbait les échines. La troupe romaine se fit voir, mais à distance, ayant ordre de respecter les cérémonies des cultes locaux car il y avait en ce temps là autant de faux dieux qu'il y a de nos jours de vrais abuseurs de piété.

Le prieur (18) des ermites marchait en tête, sans guide, droit vers la taverne de la Bonne Mesure. Devant la maison, il s'arrêta. C'était un bâtiment détaché des autres, assez haut et de forme circulaire, comme une tour au diamètre égal à la hauteur, sur l'extérieur duquel des escaliers à claire-voie couraient d'étage en étage jusqu'à la terrasse. Les buveurs étaient sortis, restaient attroupés près du seuil, les servantes avaient suivi. Hylé seule, dédaigneuse de l'émotion populaire ou saisie de crainte révérentielle, ne se montra pas.

Alors le prieur frappe le sol de sa grande canne, pareille pour la taille et l'aspect à la crosse de nos abbés, mais repliée à son sommet non en volute mais en forme de tête d'oiseau. La cohorte sainte cesse ses chants, laisse retomber les instruments sonores. Le silence devient plus éprouvant que la rumeur précédente : comme au commencement de l'orage tout transit dans une attente. Hylé paraît. Le prieur incline sur elle sa canne, la touche au front, elle tombe.

Elle fut portée dans sa maison, aussitôt désertée par les galants chalands. Les ermites y entrèrent à leur place. On garda les servantes. Pendant quarante jours, le prieur instruisit Hylé. Elle, dès qu'elle eut ouï le récit qu'il lui fit de la Pentecôte, émerveillée de ces flammes multicolores environnant la tête des élus, elle demanda le baptême. Il lui fut promis. Chaque jour cependant, les ermites allaient prêcher en ville : ils y faisaient beaucoup de bénéfice dans les âmes. Quand tout fut consommé, ils quittèrent le logis de la Bonne Mesure, confiant à de dignes personnes le soin d'en faire un oratoire. Ils retournaient à leur désert. Hylé les suivit.

On connaît mal les temps d'après cette conversion. Pourtant la tradition assure qu'en quelques mois la pucelle, que la bonne garde des anges avait préservée impollue et sans macule, progressa tant en piété, en pénétration mystique, en sagesse, en force spirituelle surtout, que le prieur, mourant, la désigna pour lui succéder. C'est de là, Cher Plassiac, qu'elle reçut le titre de Prima Ghazzim (19), d'où le nom sous lequel elle est si populaire chez nous et qui vous intrigue, de sainte Primagaz, sous lequel nous la désignerons désormais, car nous aussi sommes de ses pratiquants.

Elle vécut ainsi dans la plus profonde dévotion, sous les roches et dans les sables du désert, près d'une vingtaine d'années, maîtresse de la communauté, où les jeunes postulants se présentaient en nombre chaque saison, attirés par sa réputation qui allait toujours croissant. L'ermitage fut bientôt aussi fréquenté qu'avait été le mauvais lieu. Mais c'était désormais saint Gorgon qui raillait le Diable, en lui jetant de temps en temps la grosse boule dans les jambes, en lui disant « qu'il eût donc gare à ses quilles, ce bel instituteur de filles ! ».

Plusieurs fois, elle entreprit des voyages pour la propagation de la foi et celle de la mystique des Ghazzim. On lui attribue un petit recueil de poésies pleines de flamme sur ce thème: "L'Esprit tout proche " ou le Propagaz. Elle voulut aussi visiter les lieux saints. Son pèlerinage le plus mémorable est celui qu'elle fit jusqu'en Egypte, sur les pas de la Sainte Famille, en laissant son souvenir en de nombreux endroits. A présent que notre bon Roi (20) a conquis ces terres, il est aisé de suivre ce chemin de la Fuite de Primagaz.

C'est dans ce voyage qu'elle fit un miracle, souvent représenté. Avec un seul compagnon, elle arriva au bord du Nil en crue, au lieu dit Taennis. Il ne se trouva point de batelier, ni même une modeste embarcation qu'ils eussent pu risquer sur l'onde en priant. En cherchant le long de la rive, elle entendit des pleurs d'enfant ; émue, elle s'engagea dans les roseaux et rencontra un monstre aquatique gémissant de faim, la mâchoire piteusement levée. Sans crainte, elle l'examina: il souffrait tant d'une grosse dent qu'il n'osait plus ni mordre ni mâcher, ni refermer le puant abîme de sa gueule. L'ayant béni, elle lui arracha le croc malade entre le pouce et l'index, en se bouchant le nez de l'autre main. La bête, aussitôt soulagée, reconnaissante, alla se glisser dans le fleuve, sans s'éloigner, battant de la queue comme un chien qui appelle l'attention de son maître. Ils comprirent qu'il s'offrait pour radeau. Sur son dos, ils passèrent à l'autre rive, chantant des cantiques si ravissants que l'animal tournait la tête vers eux à tout moment. Ils s'éloignèrent, non sans l'avoir remercié. Le monstre en demeura si touché qu'il ne vécut plus férocement. Amolli de tendresse, il dirigeait toujours ses regards vers le point par où était partie Primagaz, se tenant ainsi le col tordu en arrière. C'est là ce que représente la petite image que cousent encore sur leur camisole les pèlerins de Taennis. Au retour, chargée de grâces et d'un tapis pour sa chambre, Primagaz, seule, car son compagnon était resté dans une thébaïde, revint par Taennis et comptait bien à défaut de passeur sur son ami crocodile. C'est un énorme lion furieux qui se présenta. Les os de la bête aquatique blanchissaient sur le sable. Profitant de ce que le reptile avait la tête tournée, le fauve l'avait assailli, vaincu, dévoré peut-être (21). L'horreur, la colère de la sainte n'eurent pas de borne. Elle marcha sur le lion, le terrassa de la flamme jaillie de ses yeux et lui ordonna de remplacer le dévoué serpent. Le lion eut beau arguer de son innocence, de la loi naturelle, de sa majesté reconnue par Phèdre et par Esope, il fallut obéir ; il s'aplatit, reçut voyageuse et paquets sur ses reins puissants, se mit à l'eau. Il nageait fort mal, peu à peu il s'enfonçait et se voyait périr ! Il cria grâce enfin, disant son acte de contrition. Soutenu par la repentance, il atteignit la rive. Primagaz le quitta, lui enjoignant, tandis qu'il penchait la tête humblement en essorant sa crinière, de continuer ce rôle de passeur des pèlerins jusqu'à ce qu'un autre pénitent lui en demande la charge en expiation d'un forfait plus grand. On raconte que le lion mourut sans remplaçant, et que sa dépouille fut envoyée à sainte Primagaz pour faire des coussins à son prie-dieu.

On rapporte d'elle encore de nombreux miracles accomplis de son vivant, tels que guérisons, résurrections d'enfants, révélations de secrets, conversions soudaines, comme de tous les saints.

Elle mourut martyre en Gaule, vers l'an 90, alors qu'elle avait voulu, avançant en âge, revoir les lieux de son enfance dans la campagne romaine, puis aller connaître les parents qui lui restaient encore de sa famille paternelle, en Aquitaine, car elle ne supportait que douloureusement l'idée de les laisser dans l'ignorance de la Révélation.

Elle parcourut donc cette partie de la Gaule, de Toulouse à Agen, à Auch, à Dax, à Bordeaux et elle y évangélisa toute sa parenté. C'est au jour même où elle prenait congé des gemains de ses cousins en sixième degré qu'elle fut arrêtée, par l'ordre du gouverneur romain à qui son zèle paraissait menacer l'autorité de César et qui craignait surtout qu'elle ne devînt cause d'un soulèvement fiscal chez ces peuples toujours impatients. L'arrestation eut lieu pour ainsi dire sur le seuil et dans les bras des siens, d'où vient le nom donné aujourd’hui à ce village : Parentes ou Parentis.

De là elle fut emmenée, jusqu'au lieu où le gouverneur passait l'été, sous les vents frais de la montagne, dans la ville nouvelle d'Aqua, aujourd'hui Acq (22). Flaminius, gouverneur, assis sur sa selle curule - car il était sénateur-, la fit comparaître et ayant connu de son cas, jugea qu'il serait fait bonne et exacte justice si cette antique pucelle, plutôt prosélyte que redoutable, donnait à ses disciples l'exemple du civisme romain qu'il attendait d'une native d'Ostie, sa compatriote. Il suffisait que, sur le pavé du prétoire (23), elle versât séance tenante le montant des aumônes qu'elle avait collectées et en fit ainsi don à l'empereur de Rome, prouvant par l'importance de la somme l'estimation qu'on devait faire de la vénération due à l'Auguste (24). Primagaz déclama contre une telle cupidité, refusant de perdre même un as de ce qui appartenait à ses pauvres. Elle tonna contre l'idolâtrie qu'on lui ordonnait de commettre. Elle appela sur Flaminius la foudre du Ciel. Il la jeta en prison pour la nuit. Le lendemain, même commandement, refus plus emportés encore avec des malédictions solennelles. Flaminius alors retourne à son siège pour la condamner à périr dans un supplice exemplaire. Elle est livrée à l'instant même à l'exécuteur.

Ce bourreau était un Grec d'Asie mineure, aux talents raffinés, nommé Buttathermos. Il crut d'abord qu'il n'y avait en une si vieille et humble patiente aucune matière à déployer son art. Un bûcher est vite dressé, on y couche Primagaz, on enflamme le combustible. Aussitôt un orage de feu bleu et jaune s'élève contre les assistants, une colonne incendiaire menace d'embraser l'éther ; cependant dans l'horrible tempête s'entend, haute et claire, la voix de la sainte qui chante la louange de son Seigneur, puis récite l'histoire de Daniel dans la fournaise. Bientôt tout le lieu du supplice est réduit en cendres, Primagaz au centre, agenouillée, prie en riant pour ses tortionnaires. Le bourreau, vexé, se décide pour un moyen contraire: on traîne la victime jusqu'à une vaste citerne, où des conduits souterrains amènent l'eau d'arrosage des jardins du sénateur, un grand luxe en ce bourg. On la charge de chaînes, on la précipite. Au silence, au calme de l'eau, tout paraît fini. Mais voilà qu'une ride, puis une autre se forme sur la surface, puis un tourbillon. Maintenant, c'est une frénétique agitation des eaux, d'énormes bulles montent exploser dans l'air, une écume couvre la citerne et se dissipe à mesure qu'elle se renouvelle toujours plus abondante; I'eau chante et danse. Le nez, la gorge des spectateurs sont pris, les larmes ruissellent de tous les yeux, une ivresse saisit tous ceux qui sont là et se répand sur la brise jusque dans les logis de Flaminius. L'eau de la citerne mêlée d'air subtil se contracte en millions de perles légères, se sublime, s'évapore en nuées brûlantes. La citerne s'est vidée d'elle-même. Sur le fond, Primagaz, agenouillée, prie en riant pour ses tortionnaires. On raconte que le miracle s'est propagé par les canaux intérieurs jusqu'aux sources qui alimentaient ce bassin et que c'est pourquoi il y a dans le pays béarnais tant de sources chaudes, à vapeurs ou à bouillons.

Buttathermos, piqué au vif, veut montrer sa finesse. Puisque la condamnée, dit-il, aime l'eau, il prépare ce qu'il faut pour la faire boire. On étend la vierge sur un chevalet, bien sanglée, et au moyen d'un entonnoir de cuir on entreprend de la gonfler, jarre après jarre, d'eau fortement saumurée. Plusieurs heures passent, les aides du bourreau sont rompus de fatigue, tous les fossés, toutes les mares des jardins sont à sec, la victime avale sans soupirer mais ne souffre en rien. Soudain, des bruits résonnent de partout, pareils aux crachements d'un fauve, au sifflement d'un serpent ; la terre frémit, le sol glisse sous les pas de la foule qui s'enfuit, le palais romain chancelle et s'effondre à moitié. Au milieu des décombres, Primagaz, agenouillée, prie en riant pour ses tortionnaires.

Alors, dans la splendeur du soleil déjà incliné vers son couchant, une cohorte brillante descend vers elle, apportant la palme qui lui était destinée et qu'elle diffère de mériter.

Sacrant par tous les démons auxquels il ressemble, Buttathermos rameute ses valets, leur promet une belle gratification au nom de Flaminius, lequel, ravagé de peur et de colère, est encore une fois à la selle. Ecartant l'idée de la livrer aux fauves du cirque, car l'histoire du lion du Nil racontée complaisamment par les nouveaux convertis de la sainte l'inquiète un peu, le Grec, instruit du passé de Primagaz, jure que cette fois il lui fera bonne mesure, plaisanterie dont il s'esclaffe sans mesure.

Calculant à douze conges la capacité voulue, il fait chercher une amphore d'une taille supérieure d'un demi à l'amphore ordinaire. Le col brisé, on l'enterre tout debout. On amène là Primagaz, qui priait en riant pour Buttathermos. Les yeux levés vers le soleil, elle se laisse comprimer dans l'amphore, elle laisse poser sur sa tête une grosse pierre servant de bouchon, la terre à pelletées la recouvre. Son âme quitte notre monde avec le dernier rayon du jour.

Ce tombeau fut retrouvé quelques siècles plus tard, au temps de l'empereur Constantin. On n'eut pas de peine à reconnaître la martyre, car dès que le roc qui scellait l'amphore fut soulevé, une suave odeur toucha les narines de tous, marque de sainteté s'il en est, I'odeur de Primagaz. L'impératrice fit à l'emplacement même élever une basilique, dont rien ne demeure aujourd'hui, sauf la pièce la plus précieuse qui est à la place d'honneur sous l'autel de l'église due à la munificence de notre Sire : c'est l'amphore ou Bouteille de Primagaz. Ses restes humains, naturellement embaumés, attendant le jour de la résurrection, sont déposés dans un beau tombeau de pierre sur lequel se fait chaque jour quelque nouveau miracle.

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Sainte Primagaz reçoit le culte réservé aux plus grands saints, tels les Apôtres. On la représente en abbesse, sans mitre, mais tenant à la main droite, la haute férule priorale des ermites du désert, à tête de cane, dite Bec de Ghazzim. Elle a deux fêtes par an, I'une partagée avec sainte Barbara, en décembre, I'autre en propre, le premier jour d'avril. A cette solennité, qui se célèbre en ornements rouges relevés de bleu et jaune, les diocèses de Gaule font une longue procession d'entrée et de sortie à chaque office, ce qui est un rite propre à ce pays où elle est en si grande révérence. Le cortège se constitue de jeunes hommes, vêtus de bleu, qui avancent tenant une lampe ardente, et de vieilles femmes distinguées par leurs vertus, portant un camail fourré et faisant tourner des crécelles ou des moulinets grondants. C'est une figuration de l'entrée des ermites venant chercher Hylé dans sa maison. On appelle cette procession la marche des gaziers et des rombières.

La dévotion à sainte Primagaz est extrêmement répandue en France, dans toutes les classes et tous les genres de vie. Elle est aimée des malades désespérés qu'elle aide à mourir, des amoureux pour qui elle ranime les flammes s'éteignant, des pauvres à qui la récitation de ses litanies procure un peu de chaleur l'hiver, des paysans dont elle traite le bétail atteint de météorisme. Elle soulage les brûlures de toute nature, le torticolis, le mal de dents, les coliques venteuses, les ivresses tristes. Beaucoup l'ont prise pour patronne, les travailleurs sous la terre, les embouteilleurs, les attiseurs de feu, les tournebroches et gâte-sauce, les marins risquant la fortune de mer sur de frêles voiliers, tous ceux qui jouent en tournoi avec des vessies ou balles gonflées d'air, ceux qui mêlent des substances nouvelles dans les vins ou les boissons (25),etc.

Je dois, Très Cher Plassiac, en terminant cet écrit, mentionner une particularité, que vous aviez déjà reconnue, de tous les sanctuaires consacrés à notre sainte Primagaz. Ces églises sont généralement nombreuses aux abords des villes. Elles sont de plan circulaire et d'élévation pareille à un boisseau, le mur extérieur orné de nervures et de dessins de pierre imitant des échelles. Ne vous en étonnez pas I Vous comprenez maintenant qu'elles sont bâties à l'image de la maison de la Bonne Mesure, comme le prouve le nom, qu'on leur donne en souvenir de l'enseigne grecque de la taverne : les Primagazomètres (26).